Lundi 02 Février 2015 – De son exil, Bah Oury peint la situation socio-politique de la Guinée

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La Guinée, ces dernières années connais un climat socio-politique tendu. De l’organisation des élections communales et communautaires avant la présidentielle de 2015, la dissolution  de la CENI, le changement des chefs de délégation des 5 communes de la ville de Conakry etc. sont entre autres les point de discorde entre la mouvance présidentielle et l’opposition guinéenne.

Jeudi 22 janvier 2015, dans l’émission Face à l’Info sur Nostalgie Guinée, l’opposant guinéen Bah Oury en même temps l’un des vice-présidents  du parti de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée, a répondu à certaines questions concernant la situation socio-politique que traverse le pays.

 

Lisez plutôt l’interview

 

Nostalgie Guinée : Bonjour Monsieur Bah Oury ! Vous vivez en exil (France) depuis un certain temps, dites-nous comment vous observez la situation socio-politique en Guinée ?

Bah Oury : Je suis vraiment désolé de constater que la situation s’est profondément détériorée ces dernières années. Elle était déjà mauvaise en 2013, elle a été catastrophique en 2014. Pourquoi ? Parce que la gouvernance est très mauvaise sur le plan social, sur le plan politique et sur le plan des institutions. La fièvre Ebola est venue en plus accroitre les difficultés de la population guinéenne. Mais la mauvaise volonté et l’irresponsabilité des autorités ont fait que cette maladie est devenue une catastrophe humanitaire d’une vaste ampleur qui fait que beaucoup de personnes sont endeuillées en Guinée. A côté de cela, il y a la question du processus électoral. Là aussi, elle est mauvaise. Depuis des années, on ne fait que tourner à rond, ceux qui dirigent font ce que bon leur semble. La CENI n’a plus sa raison d’être. Il y a 3 ans je le disais, la CENI est devenue une structure de l’administration et du  territoire. Donc institution régulatrice des élections, elle ne joue plus son rôle. Le principe de consensus qui était initialement adopté au début, bien  que cela  n’ait pas fonctionné correctement, le principe de consensus a été abandonné pour mettre en place le principe de la majorité. Monsieur Alpha Condé a fait de telle sorte qu’il ait la majorité des commissaires de la CENI, sans compter que la façon dont les oppositions ont reparties les postes, cela n’a pas été bien intelligent, en disant qu’un parti est égal à un parti. ‘’Non ! Un parti n’est pas égal à un parti’’.

 

Nostalgie Guinée : Justement Mr Bah Oury, on vous a entendu dénoncer cela dans le temps, au moment où la CENI se recomposait. Est-ce que l’opposition n’est pas responsable en partie de ce qu’elle dénonce en parlant de déséquilibre au niveau de la CEN ?

Bah Oury : Là je suis désolé de le dire, mais l’opposition est responsable dans une large mesure de la situation de la CENI aujourd’hui. Elle avait dit à la commission de l’Union Européenne qui s’était rendue à Conakry en fin de l’année 2012, qu’ils ont participé à la mise en place de cette CENI et qu’ils sont d’accord.  Mais, à partir de ce moment, il faut être cohérant. Monsieur Bakary Fofana était beaucoup plus dangereux que monsieur Louncény Camara, donc la réalité a prouvé que tel était le cas.  Au point de vue légale, le principe, comme je l’ai dit tout à l’heure, de la majorité, c’est que Mr Alpha Condé, indépendamment de Mr Bakary Fofana va imposer sa manière de voire parce que l’écrasante majorité des commissaires lui sont acquis. Donc il faut voir les choses en face. Lorsqu’on se trompe, il faut avoir l’intelligence et la sagesse de dire ‘’je me suis trompé, arrêtons-nous, réfléchissons, revoyons où est ce qu’on a trébuché et changeons de tact’’. Je pense que c’est ce qu’il faut faire.

 

Nostalgie Guinée : A ce niveau, est ce qu’une nouvelle recomposition de la CENI est la meilleure solution ? Quel type de CENI doit-on avoir en Guinée pour éviter toutes sortes de critiques ?

Bah Oury : Lorsqu’on vous donne des grains d’arachide, même si la majorité de ces grains sont de bonne qualité, vous risquez de tout crachez à causes des mauvaises qui peuvent s’y retrouver. C’est pour vous dire que la CENI, les institutions ne fonctionnent pas en Guinée. Vous prenez la CENI, ça ne marche pas, vous prenez la cour suprême, la présidence, le gouvernement etc, rien ne marche en Guinée, parce que le top management est celui qui dirige, qui donne les orientations n’est pas bon pour la Guinée.  On va changer de CENI, on mettra d’autres, le régime présidentiel avec Mr Alpha Condé  à la tête, il imposera sa façon de voir, donc ça ne marchera pas. C’est pour cela, moi je dis, pour sauver la Guinée de tout ce que nous subissons aujourd’hui, est la condition nécessaire pour qu’on puisse entrevoir une autre sortie de crise heureuse pour la Guinée.

 

Nostalgie Guinée : Vous estimez qu’au lieu de faire des meetings ou des manifestations  par rapport à la CENI, il faudrait  plutôt  demander le départ du président ?

Bah Oury : Demander le départ du président, demande de sensibiliser les guinéens de la nécessité de ce départ, donc des meetings ne sont  pas mauvais en soit pour impliquer la grande majorité des guinéens et expliquer pourquoi faut-il envisager cette alternative au lieu d’une autre.  Ah ça ! Il faut que les guinéens soient intimement convaincus. Il faut aussi sensibiliser tous les guinéens que lutter et être contre Mr Alpha Condé, ce n’est pas être contre les malinkés. Si Mr Alpha Condé était un bon dirigeant, quelques soit l’ethnie dont il serait originaire, il serait le président qui ferait l’affaire de toute la Guinée et de tous les guinées. Mais aujourd’hui, il ne fait l’affaire de personne, que son affaire et celle de son clan. C’est la raison pour laquelle, il faut que tous les guinéens le chasse. S’il y a la pauvreté dans le pays, c’est tous les guinéens qui subissent cette pauvreté, s’il y a des catastrophes c’est toutes les ethnies qui sont victimes. S’il y a le chômage, c’est tous les guinéens qui n’auront pas de l’emploi. Regardez la stigmatisation autour d’Ebola sur le plan international, dès que vous êtes guinéens, on ne vous demandera pas si vous êtes peulh, soussou, malinké ou forestier, vous êtes guinéens, donc, vous êtes du pays de l’Ebola. C’est pour cela que nous devons voir notre intérêt. Notre propre intérêt ce que notre pays soit bien dirigé avec des hommes et des femmes qui aiment profondément la nation, et qui vont se donner corps et âme pour que la Guinée évolue dans la paix, la stabilité et dans la réconciliation, mais avec des bandits à la  tête du pays, ce n’est pas possible. Il faut que cela cesse, car il y a eu trop de sang versé

 

Nostalgie Guinée : effectivement il y a eu beaucoup de sangs versés. Nous sommes le 22 janvier 2015 qui est une date symbolique. Vous étiez là le 22 janvier 2007, où il y avait presque les mêmes revendications et 8 ans après, nous assistons aux mêmes réalités. D’après vous où est ce que le bât blesse ?

Bah Oury : Il est important de rappeler que nous sommes le 22 janvier aujourd’hui. C’est l’anniversaire d’une triste journée où beaucoup de jeunes sont morts. Pourquoi sont-ils morts ? Ils ne sont pas mort pour être président de la république, ou parce qu’ils veulent être ministre ou député, ils sont morts parce qu’ils ont choisi « vaut mieux que nous mourrons pour que ceux qui vont venir vivent mieux ». Mais malheureusement ce n’est pas le cas. Pourquoi ce n’est pas le cas ? Parce que les élites guinéennes n’ont pas pris en compte l’intérêt supérieur de la nation. Et c’est ce qui a fait que nos stratégies et nos luttes n’ont pas abouties en 2007. Maintenant, cela ne veut pas dire que ça ne va pas aboutir. Il  faut tirer les leçons objectivement. Se poser des questions à savoir : Qu’est ce qui n’a pas marcher en 2007, et qu’est-ce qu’il faut pour que ça marche en 2015 ? Et une fois encore, il faut qu’on réussisse à changer le cours du destin de la Guinée et des guinéens, parce que c’est possible. Des centaines de nos jeunes sont morts et ça ne se pardonnera pas  parce que le processus de l’histoire est entrain d’avancer  et avancer à grande vitesse.

 

Nostalgie Guinée : Nous sommes en 2015, une année électorale, l’enjeu est énorme, l’opposition qui table pour une alternance. Que pensez-vous de la procédure et de cette démarche de l’opposition ?

Bah Oury : Les élections n’ont pas leur sens dans le contexte actuel en Guinée. Les luttes qui ont été menées pour avoir les processus électoraux et assurer la garantie d’un scrutin libre, transparent et crédible, tout cela a été falsifié. La technique du gouvernement, c’est d’étudier toutes les possibilités formelles pour faire l’illusion qu’il y a des élections alors qu’en réalité on fraude par derrière. L’informatique entre en ligne de compte, les systèmes techniques ainsi que les délégations spéciales vont jouer à plein leurs rôles. Sans compter les intimidations, les arrestations et les tueries par-ci par-là et empêcher que les gens puissent s’exprimer. Donc cela veut dire que les élections n’ont pas leurs raisons d’être dans ce contexte. Et pensez qu’on peut changer la Guinée d’aujourd’hui avec monsieur Alpha Condé à la tête, ce n’est pas du tout réaliste. Et c’est la raison pour laquelle, comme en 2004, il faut que nous reprenions le processus du combat dans la rue avec des revendications élargies qui prennent en compte l’ensemble des problèmes du guinéen. Ce n’est pas seulement les élections, ce sont des questions de chômage, du mieux-être,  de sécurité, d’égalité, de respect, de bonne-gouvernance etc. sans compter qu’il faut de l’eau, de l’électricité. Mais avec la mauvaise gouvernance, on ne pourra pas y arriver. Ça devrait changer par la rue, par des mobilisations citoyennes après avoir mis en place des plates formes élargies qui dessineront les contours de la Guinée dans une nouvelle perspective de transition politique.

 

Interview réalisé le 22 janvier 2015

Transcrit par : Mariokay Sy